• Le thème de la folie dans La Peau de chagrin de Balzac

    <figure class=" ob-pull-left ob-media-left ob-img-size-300 "> Le thème de la folie dans La Peau de chagrin de Balzac </figure>

    Le mot "folie" revêt de multiples sens: il embrasse une vaste palette sémantique qui va de la folie destructrice à la folie créatrice. Balzac dans "La Peau de chagrin" s'interroge sur ce mot à qui il donne différentes connotations et qu'il emploie à de multiples reprises pour désigner une monomanie -une idée fixe- ou l'excès de désir qu'on peut définir comme l'absence de modération dans le vouloir et le pouvoir. Mais la folie est aussi le nom que l'on donne à des phénomènes inexplicables que les scientifiques sont incapables d'analyser. Elle est cette porte ouverte vers l'inconnu.

    Dès 1831, à travers la plume de Philarète Chasles, Balzac déclarait, dans l’introduction aux "Romans et Contes philosophiques" qu’il avait « voulu, comme feu Rabelais, formuler la vie humaine et résumer son époque dans un livre de fantaisie, épopée, satire, roman, conte, histoire, drame, folie aux mille couleurs ».

    I-La folie monomaniaque, résultant d'une idée fixe

    a)La folie du jeu

    Dans l'incipit du roman, un inconnu dont le nom se révèlera être celui de Raphaël -en hommage au peintre- entre dans une maison de jeu. Un vieillard l'y attend: un "triste Cerbère". En regardant ce vieil homme sec et décharné, on pourrait penser: "Il n'y a plus qu'un jeu de cartes dans ce cœur-là", "c'était le jeu incarné". Cet homme, en raison de sa monomanie, a perdu son âme. Il est devenu sec, vidé de toute affectivité. On a le sentiment de voir se mouvoir une machine humaine, obnubilé par le jeu qui l'a envahi.

    Cette figure de vieillard rappelle un tableau de Géricault "La Folle monomane du jeu" qui met en scène une vieille femme, au regard vide, portée vers un ailleurs qui l'obsède. Son esprit est obnubilé par le jeu qu'elle ne quitte plus. Il est devenu comme une idée fixe, une passion assommante, qui la ronge intérieurement et la crispe.

    b)La monomanie de Raphaël, selon les médecins

    Les médecins ne peuvent croire à la réalité de cette peau. Mais ils sont bien obligés de constater qu'ils ne peuvent pas agir sur elle, qu'ils sont face à un problème insoluble. Pourtant, il n'hésite pas à porter un jugement catégorique sur l'état de Raphaël et a tenté de l'expliquer rationnellement:

    "Il y a monomanie. Le malade est sous le poids d'une idée fixe. Pour lui cette Peau de chagrin se rétrécit réellement, peut-être a-t-elle toujours été comme nous l'avons vue, mais qu'il se contracte ou non, ce chagrin est pour lui la mouche que certain grand vizir avait sur le nez."

    Les médecins se moquent de Raphaël, le font passer pour fou, car ils sont en réalité incapables d'expliquer un phénomène inexplicable. Leur raison limitée ne leur permet pas d'avoir une vision juste de la réalité si bien qu'ils sont ridiculisés par Balzac qui en dresse une peinture satirique. On peut se demander qui sont les plus fous des deux: les médecins ou Raphaël, confronté à un phénomène inexplicable mais bien réel?

    L'étiquette de folie peut être facilement donnée à un être qui est en proie à des phénomènes inhabituels, dépassant les frontières de la raison et pourtant bien réels. Sortir des sentiers battus du raisonnable est considéré comme folie. Il est plus simple de mépriser ce qu'on ne comprend pas, plutôt que de chercher à l'expliquer et d'avoir l'humilité de reconnaître qu'on n'y est pas parvenu. Dans un cas, il n'y a pas d'effort à faire, on étiquette, on juge; dans l'autre, on doit se remettre en question, travailler et cela est bien plus fatigant!

    On a tendance à exclure ceux qui sont malades ou pauvres. D'ailleurs, jusqu'au XVIIIème siècle, les vagabonds comme les fous étaient enfermés au même endroit. Le narrateur dira à ce propos ce triste bilan: " Quiconque souffre de corps ou d'âme, manque d'argent ou de pouvoir, est un Paria. Qu'il reste dans son désert: s'il en franchit les limites, il trouve partout l'hiver: froideur des regards, froideur de manières, de paroles, de cœur; heureux, s'il ne récolte pas l'insulte là où pour lui devait éclore une consolation."

    II-La Folie, caractérisée par ses excès, son absence de modération

    a)La profusion des objets dans le magasin d'Antiquité crée une forme d'étourdissement hallucinatoire

    Raphaël, le protagoniste, dans la première partie du roman se retrouve dans un magasin d'Antiquité. C'est là qu'il va se procurer cette fameuse peau de chagrin qui représente son énergie vitale qu'il va consommer plus ou moins vite en fonction de ses désirs. Plus ils seront nombreux, plus il perdra d'années. Le magasin d'Antiquité contient une somme d'objets considérables, il est excessivement chargé. Il regroupe toutes les folies humaines:

    "Les plus coûteux caprices de dissipateurs morts sous des mansardes après avoir possédé plusieurs millions, étaient dans ce vaste bazar de folies humaines. Une écritoire payée cent mille francs et rachetée pour cent sous, gisait auprès d'une serrure à secret dont le prix aurait suffi jadis à la rançon d'un roi. Là, le génie humain apparaissait dans toutes les pompes de sa misère, dans toute la gloire de ses gigantesques petitesses."

    b)Le désir, consommateur d'énergie: la folie du pouvoir et du vouloir

    Trop désirer, vouloir régner sur le monde, souhaiter être riche, se plonger dans les vanités d'une société débauchée, c'est y perdre un peu de son âme. Jouir matériellement revient à abîmer son âme, à la réduire à peau de chagrin. Rappelons que cette peau est une pièce de cuir magique qui exauce tous les voeux de son possesseur, mais qui, à chaque désir réalisé, voit sa taille diminuer, tout en rongeant progressivement la vie de son propriétaire qui mourra en même temps que la peau disparaîtra suite à un dernier désir satisfait. Il s'agit d'une peau d'âne ou d'onagre qui possède une grande élasticité. Mais trop vouloir, c'est y perdre son âme et mourir un peu plus vite:

    "Semblable en ses caprices à la chimie moderne qui résume la création par un gaz, l'âme ne compose-t-elle pas de terribles poisons par la rapide concentration de ses jouissances, de ses forces ou de ses idées? Beaucoup d'hommes ne périssent-ils pas sous le foudroiement de quelque acide moral soudainement épandu dans leur être intérieur?"

    Les poisons de l'âme ne sont-ils pas les désirs matériels trop impérieux, l'appel des vanités qui rongent notre esprit sensible?

    Comme le souligne le narrateur de La Peau de chagrin: "Vouloir nous brûle et pouvoir nous détruit; mais savoir laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme."

    Le vieillard, tenant le magasin d'Antiquité, définit la folie comme suit: "et qu'est-ce que la folie, sinon l'excès d'un vouloir et d'un pouvoir?" Cette folie humaine se reflète dans la peau de chagrin, talisman qui exprime visiblement les mouvements intérieurs de nos désirs démesurés. Raphaël accepte de vivre avec excès en se procurant la Peau qui lui renverra sans cesse les conséquences de ses propres actes.

    Le vouloir et le pouvoir réunis sont les vices de cette époque dans laquelle la révolution manquée de Louis-Philippe entraînent les bourgeois et les aristocrates dans une course à l'ambition et l'accumulation de richesses: "Je n'avais rien, j'eusse alors vendu dix ans de ma vie pour avoir deux sous". La vanité étouffe l'être et le rend plus vulnérable, même s'il possède une apparente force que la richesse lui procure. La débauche des fêtes nourrit cette folie humaine:

    "Contempler en ce moment les salons, c'était avoir une vue anticipée du Pandémonium de Milton. Les flammes bleues du punch coloraient d'une teinte infernale les visages de ceux qui pouvaient boire encore. Des danses folles, animées par une sauvage énergie, excitaient des rires et des cris qui éclataient comme les détonations d'un feu d'artifice."

    c)Perdre son capital vital pour réaliser ses désirs

    Sur la peau de chagrin, on peut lire cette inscription: "Si tu me possèdes, tu possèderas tout, mais ta vie m'appartiendra." Comme le souligne Pierre-Georges Castex dans "Nouvelles et contes de Balzac", "chacun de nous possède un certain capital de vie et dispose d'une certaine latitude pour en user; celui qui économise ses forces a chance de vivre longtemps, mais son existence sera morne; celui qui les engage sans réserve à la conquête des jouissances vivra avec intensité, mais il mourra jeune, car le plaisir, comme le génie créateur est un terrible consommateur d'énergie." On peut d'ailleurs créer une analogie entre l'histoire de Raphaël et celle d'Honoré de Balzac: "Balzac est mort à 51 ans, comme Napoléon qu'il admirait tant, après avoir consumé à un rythme effrayant les ressources d'une énergie immense." Raphaël dira de lui-même: "Galérien de plaisir, je devais accomplir ma destinée de suicide." Ses désirs vaniteux le font mourir à petit feu: "enfin, Foedora m'avait communiqué la lèpre de sa vanité. En sondant mon âme, je la trouvais gangrenée, pourrie. Le démon m'avait gangrené son ergot au front." Rappelons que Foedora est une femme sans cœur dans l'ouvrage, l'allégorie de la Société de son époque. La dernière phrase de l'ouvrage en atteste: "Oh! Foedora, vous la rencontrerez. Elle était hier aux Bouffons, elle ira ce soir à l'Opéra, elle est partout, c'est, si vous voulez, la Société." La vanité est une dépense excessive d'énergie inutile qui nous perd dans les impasses de l'avoir, sans nourrir l'être.

    d)La folie des vanités

    Devenir riche, marcher au bras d'une jeune femme lorsqu'on est vieux, entrer dans les beaux salons pour briller: ne sont-ce pas vanité qui étouffe l'âme et nous font mourir lentement mais sûrement?

    "Combien de vieillards, se dit Raphaël en lui-même, couronnent une vie de probité, de travail, de vertu, par une folie. Celui-ci a les pieds froids et fait l'amour."

    III-La folie: ouverture vers un monde étrange, inconnu, irrationnel, inexplicable

    a)L'hallucination vécue par Raphaël dans le magasin d'Antiquité

    Raphaël qui souhaite mourir au début de l'œuvre est comme envoûté par l'impression laissée par tous ces objets visibles dans le magasin d'Antiquité. On ne sait si c'est la fatigue, l'obscurité ou l'appel de la Mort- la volonté du suicide- qui change sa vision du monde. Les objets s'animent dans l'espace devant son regard d'halluciné:

    "Les tableaux s'illuminèrent, les têtes de vierge lui sourirent, et les statues se colorèrent d'une vie trompeuse. A la faveur de l'ombre, et mises en danse par la fiévreuse tourmente qui fermentait dans son cerveau brisé, ces œuvres s'agitèrent et tourbillonnèrent autour de lui (...)."

    Un vieillard apparaît alors, "espèce de fantôme". On hésite entre une interprétation rationnelle et irrationnelle, propre au fantastique. La vision est qualifiée d'hallucinatoire, sorte de cauchemar éveillé: "La singulière jeunesse qui animait les yeux immobiles de cette espèce de fantôme empêchait l'inconnu de croire à des effets surnaturels; néanmoins, pendant le rapide intervalle qui sépara sa vie somnambulique de sa vie réelle, il demeura dans le doute philosophique recommandé par Descartes, et fut alors, malgré lui, sous la puissance de ces inexplicables hallucinations dont les mystères sont condamnés par notre fierté ou que notre science impuissante tâche en vain d'analyser."

    b)Quelles sont les causes de ces "fantasques images"?

    Les hallucinations ne sont pas clairement expliquées par la science. Elles ne l'étaient pas à l'époque de Balzac, elles ne le sont toujours pas aujourd'hui. Pourtant, l'écrivain tente de donner une interprétation à ces faits étranges, à ces images que le cerveau perçoit, qui ne sont pas la réalité vécue par tout le monde, mais correspondent à une réalité intime:

    "S'il demeura comme étourdi, s'il se laissa momentanément dominer par une croyance digne d'enfants qui écoutent les contes de leurs nourrices, il faut attribuer cette erreur au voile étendu sur sa vie et sur son entendement par ses méditations, à l'agacement de ses nerfs irrités, au drame violent dont les scènes venaient de lui prodiguer les atroces délices contenues dans un morceau d'opium. Cette vision avait lieu dans Paris, sur le quai Voltaire, au dix-neuvième siècle, temps et lieux où la magie devait être impossible. Voisin de la maison où le dieu de l'incrédulité française avait expiré, disciple de Gay-Lussac et d'Arago, contempteur des tours de gobelets que font les hommes du pouvoir, l'inconnu n'obéissait sans doute qu'à ces fascinations poétiques auxquelles nous nous prêtons souvent comme pour fuir de désespérantes vérités, comme pour tenter la puissance de Dieu."

    Les hallucinations sont considérées dans le texte balzacien comme des erreurs, des illusions dues aux méditations poétiques de son protagoniste qui jouent sur ses nerfs, à un choc émotionnel violent ("au drame violent"). Elles peuvent ressembler aux images que nous prodiguent une drogue, "un morceau d'opium." Elles sont le résultat d'une volonté de fuir "de désespérantes vérités", car elles sont trop dures à supporter. Un autre monde s'ouvre alors à notre esprit en délire, fatigué émotionnellement, ce sont les portes d'un ailleurs illusoire qui s'ouvrent alors.

    c)La science n'explique pas tout et ne peut agir sur tout: elle est parfois impuissante face à certains phénomènes étranges

    L'existence de la peau de chagrin invite à l'humilité. Les scientifiques dans le roman ne parviennent pas à lutter contre le vieillissement de l'être humain et à agir sur la ductilité de cette peau. Le fou est celui qui se rend compte que l'humain est bien impuissant face à un phénomène qui le dépasse: celui de la vie et de la mort. Ainsi, Raphaël se dira: "La science? Impuissante! Je suis fou."

    Ne pas croire à la toute-puissance scientifique, c'est être fou. L'homme est bien obligé cependant de se rendre compte qu'il est ignorant, qu'il ne maîtrise pas tout et que la science qu'il a inventée ne résout pas l'ensemble des mystères de ce monde. Nous vivons dans l'ignorance et le savoir, c'est devenir sage.

    d)Est fou ce qui échappe à la raison

    Dans le dénouement de La Peau de chagrin, Raphaël tente d'expliquer à Pauline, sa bien-aimée, un phénomène incompréhensible à la raison. Celle-ci le croit fou, car il sort de ce que la raison dominante peut appréhender. Tout ce qui échappe à la raison est considéré comme fou:

    "-Ceci est un talisman qui accomplit mes désirs, et représente ma vie. Vois ce qu'il en reste. Si tu me regardes encore, je vais mourir...

    La jeune fille crut Valentin fou, elle prit le talisman et alla chercher la lampe."

    Ainsi le dernier désir charnel de Raphaël de Valentin pour Pauline aura raison de sa vie. Il mourra dans les bras de sa bien-aimée. Vivre, c'est désirer. Mais désirer de façon immodérée, n'est-ce pas se condamner à une mort prompte et violente?

    En conclusion, l'intempérance, le manque de retenue dans ses désirs, l'absence de sagesse et de modération peuvent conduire aux pires maux. C'est du moins la leçon qu'on peut tirer de ce roman philosophique de Balzac, construit à la manière d' un apologue. Comme l'explique Eugène de Rastignac à Raphaël: "L'intempérance est la reine de toutes les morts." La folie des hommes se résume dans leurs excès, mais attention à ceux qui jugent trop vite et ont la prétention d'en savoir plus que d'autres: dire à quelqu'un qu'il est fou, n'est-ce pas manqué de sagesse et mettre en boîte l'inexplicable, l'incompréhensible face à une raison beaucoup trop orgueilleuse et impérieuse?

    La sagesse consiste pour beaucoup à se rendre compte qu'on est peu de choses et qu'il faut s'en remettre aux forces du bien et espérer, ne plus s'adonner aux illusions qui sont source de folie.

    Et qu'est-ce que la folie, sinon l'excès d'un vouloir et d'un pouvoir?

    La Peau de Chagrin-Balzac

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