• Comprendre la schizophrénie

    "Penser est difficile, c'est pourquoi la plupart se font juges."

    K.G.Jung

    Questionnaire N° 2 sur la schizophrénie : comment la comprendre ?

    Une personne, ayant été atteinte de schizophrénie, a accepté de répondre à ce questionnaire de façon anonyme. Voici ce qu'elle en dit:

    Les bons réflexes de l’entourage

    1-Vous parliez dans le précédent questionnaire de « bons réflexes » à avoir lorsqu’on est avec quelqu’un qui a subi la maladie ? Pourriez-vous donner une liste de ces réflexes que l’entourage devrait mettre en place ?

    La personne malade a besoin de calme et de sécurité. Il faut éviter de la brusquer et de la contraindre à faire ce qui lui est impossible. Il faut comprendre qu’elle vit une épreuve terrible que bien peu pourraient imaginer et qu’ils seraient incapables de surmonter. Si cela leur tombait dessus d’un coup, ils seraient terrassés. La moindre chose peut avoir des proportions gigantesques, il est important de rester humble, modéré, bienveillant. Créer un climat d’apaisement et montrer sa tendresse ou son amour sans avoir d’exigences qui ne peuvent pas être atteintes. Le problème du jugement

    2-Vous disiez qu’il est important de ne pas juger ? Qu’entendez-vous par jugement ? Quelles sont les pensées qui dérangent et donnent envie de se replier sur soi-même ?

    Parfois la personne malade a un comportement ou des expressions que les gens « normaux » considèrent bizarre ou déplacé. Il faut savoir que cela prend tout son sens quand on connait le cheminement de la pensée de celui qui souffre. Ce n’est pas illogique, c’est la réaction raisonnable à une situation extraordinaire que personne ne connait en dehors d’eux. Il ne faut pas projeter ses sentiments de valeur vers celui qui vit dans un autre univers. Il ne faut pas non plus étiqueter comme fou quelqu’un qui subit cette épreuve. D’une part elle souffre terriblement et d’autre part elle fait au mieux avec ses moyens ce que personne d’autre ne pourrait faire. Il faut comprendre que les personnes normales n’ont jamais été confrontées à cet extrême des sensations et n’ont aucune idée de la façon dont elles réagiraient. Elles doivent se considérer comme heureuses d’en être prémunies et tenter de se montrer solidaires tout en sachant que le mystère leur est pratiquement impénétrable.

    2bis-Comment aider quelqu’un qu’on ne comprend pas ? N’est-il pas possible de raconter ce qui se vit ? Pourquoi cette expérience est-elle indicible ? Dire que c’est incommunicable, c’est finalement créer une barrière entre le monde « normal » et « étrange » de ceux qui vivent la maladie. L’incommunicabilité, n’est-elle pas une forme d’exclusion ?

    L’expérience est indicible car elle échappe à tout ce qu’on a vécu jusque-là, tout ce qu’on nous a enseigné, tout ce que le langage qu’on maitrise nous permet d’exprimer. Tout est nouveau et incommensurable, il n’y a pas de mots pour le décrire. Pour donner une image, c’est comme si on demandait à quelqu’un de décrire en mots une extase musicale. Il arrive parfois que certains médecins parviennent à créer le contact avec une personne en délire, c’est l’exemple d’Henri Grivois, mais il lui a fallu des années d’expérience et il a dû souvent avouer son échec à vraiment comprendre.

    Le problème de la définition de la schizophrénie

    3-Pourquoi a-t-on tendance à penser que les schizophrènes ont un dédoublement de la personnalité ? C’est ainsi que certaines personnes nomment le dédoublement de la personnalité du narrateur dans le film « fightclub ». Pourquoi le mot « schizophrénie » est-il souvent utilisé dans un sens impropre ? Ne pourrait-on pas lui donner une définition précise afin que tout le monde puisse y voir clair ? En effet, si on ne peut comprendre le malade, comment l’aider ?

    La confusion est sans doute née de l’histoire du docteur Jekyll et de Mr Hyde, on y voit une personne présentant une double personnalité et cela est passé dans l’imagerie populaire comme le signe distinctif de la schizophrénie. C’est une idée très répandue mais elle ne correspond en rien à la réalité, c’est un mythe qui s’est répandu dans tous les milieux et qu’il est difficile de combattre.

    Comment gérer les crises ?

    4-Vous parliez des signes annonciateurs des crises ? Pourriez-vous les décrire ? Et dire ce que vous avez fait pour empêcher qu’ils ne deviennent trop envahissants ?

    On sent des signes, quand les symptômes commencent à réapparaitre de manière insidieuse, quand le sommeil manque, quand on est envahi de pensées étranges. Il faut savoir se reprendre, se protéger, mener une vie saine du point de vue corporel et mental. Chacun connait son remède et ce qu’il faut éviter, cela peut être le fait de se mettre au travail ou d’avoir une activité positive et reconstructive, rechercher l’entourage de personnes bienveillantes et rassurantes, retrouver une routine apaisante, mettre de côté les idées extravagantes et les situations dangereuses pour l’équilibre. Il n’y a pas de recette, chacun a sa propre expérience et ses propres remèdes.

    Les émotions et les affects

    5-Pensez-vous que des traumatismes affectifs puissent être à l’origine de cette maladie ? Si oui, lesquels ? Vous évoquiez comme central l’impossibilité à gérer ses émotions négatives. C’est bien de l’affect qu’il s’agit. Comment construit-on cette partie de nous-mêmes dans notre vie ? Quand ? Où ?

    Je ne connais pas l’origine de la maladie, d’ailleurs personne ne la connait, tous les documents scientifiques le confirment. On dit souvent que c’est une combinaison de facteurs génétiques et environnementaux mais que sont ce facteurs environnementaux ? Ce qui est vrai, c’est que lorsque la maladie est déclarée, les traumatismes antérieurs sont vécus de manière amplifiée. La maladie est caractérisée par l’impossibilité de gérer ses émotions, pas seulement négatives, toutes celles que produit le cerveau et que la personne normale filtre en permanence. Ce filtre est brisé dans la maladie et la personne est exposée sans protection. Personne ne sait comment on filtre les émotions, c’est une activité inconsciente de notre cerveau qui ne dépend pas de notre volonté.

    5bis-Ne pensez-vous pas que les recherches scientifiques devraient être basées là-dessus : comment parvenir à filtrer les émotions ? On entend rarement ce type de recherche en psychiatrie. C’est bien la première fois que j’entends un discours si clair. Comment soigner si on n’a pas compris ce qui « déraillait » ? Comment trouver un remède quand on a mal diagnostiqué le problème ?

    Ce pourrait être un axe de recherche, il faudrait comprendre les mécanismes à l’origine des émotions et ce qui permet de les traiter. On en est encore bien loin, des hypothèses ont été émises impliquant certaines aires du cerveau et l’imagerie médicale les a confirmées mais on est encore bien loin de comprendre les mécanismes. Pour le moment, on soigne de manière pragmatique avec des neuroleptiques dont on a constaté les effets mais sans comprendre leur mode opératoire. Il en est de même des psychothérapies qui utilisent des techniques dont on a constaté des bienfaits mais tout reste bien mystérieux.

    6-Comment reconstruire l’affect lorsqu’il a été brisé ?

    Il faut retrouver sa dignité en tant qu’être humain inséré dans une société ou dans un groupe d’amis ou dans une relation amoureuse. Il reste toujours des traces des épreuves endurées mais il faut apprendre à les surmonter, à les sublimer et construire une personnalité nouvelle qui les dépasse. On n’oublie rien mais on peut dépasser les souffrances en les intégrant à sa personnalité et en transformant ses faiblesses en forces. Cela doit paraitre bien vague mais il y a plusieurs façons d’y parvenir, chacune a ses mérites du moment qu’on puisse réussir à vivre en paix.

    6bis-Pourriez-vous donner un exemple concret de transformation de ses faiblesses en forces ?

    Quand on a conscience de ses faiblesses et qu’on parvient à les surmonter on accède à un nouveau type de relation avec le monde. On a acquis une compréhension plus intime de soi et du monde, on sait mieux analyser ce qui se passe, notre savoir s’accroit et cela peut être utile dans bien des circonstances. Comme exemple concret, on est hypersensible en général dans cette maladie, ce qui peut nous faire extrêmement souffrir, mais si on parvient à dominer cela, on garde une sensibilité accrue qui permet de comprendre bien des choses qui échappent au commun des mortels. On peut prendre l’exemple des poètes qui ont su canaliser leur sensibilité exacerbée vers l’écriture et la description des émotions.

    Merci pour vos réponses éclairées et pleine de bon sens. Avoir vécu la folie permet de développer une grande sagesse!

    Comprendre la schizophrénie
    « Qu' en est-il de la schizophrénie?Qu'est-ce que la maladie mentale? »
    Partager via Gmail Yahoo!

    Tags Tags : , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :